Archive pour août 2011

Un coup d’oeil appuyé

Vendredi 26 août 2011

Il est midi et demie tapantes. Le « P’tit Louis » est un établissement accueillant. Vous savez, ces sortes d’endroits où l’on se sent à l’aise d’entrée, sans trop savoir pourquoi.

Un petit couloir d’accueil avec vestiaire se termine par un bar en quart de cercle sur lequel trônent la caisse enregistreuse ainsi qu’une magnifique pompe à bière, toute de laiton.  En enfilade, l’entrée de la salle à manger proprement dite, que l’on découvre en écartant légèrement une tenture de velours rouge.

Albert, qui me précède avec la démarche assurée de l’habitué, s’arrête pour serrer la main du patron, puis il me présente.  L’homme est chaleureux, un visage de bon vivant, des yeux rieurs ; et son accent belge est un vrai bonheur !

Nous prenons place sur des sièges cossus, sans doute recouverts du même tissu que la tenture d’entrée, mais dont le rouge a fortement pâli au fil des années. Je pouffe intérieurement en songeant que les vrais coupables de cette dégradation ne sont pas les années, mais les millions de postérieurs de tous formats qui s’y sont posés! Rehaussés de garnitures en laiton façon brasserie bourgeoise, les lieux, un rien rococo, dispensent quelque chose de chaud et de rassurant.

Nous passons commande au patron. Nous sommes venus pour les moules, spécialité de la maison.

L’arrivée des deux casseroles abondamment garnies nous comble d’aise et nous met aussitôt l’eau à la bouche.

Le service est assuré par une jeune femme  sympathique et très souriante ; avec des gestes précis et élégants, elle garnit la table de tout ce qui est nécessaire et nous fait goûter le vin.

-          Bon appétit Messieurs ! s’il vous manque quoi que ce soit, n’hésitez pas à m’appeler!

Albert et moi la remercions d’une même voix et attaquons notre festin.

J’entends à plusieurs reprises la voix du  patron  héler « Jeanne » ; Albert me confirme que c’est le prénom de la serveuse.

-                      Joli bout de fille, n’est-ce pas, me lance Albert. Bien que d’ores et déjà acquis à ce verdict,  je regarde Jeanne évoluer entre les tables. Elle est davantage que simplement jolie : elle a un charme fou. De taille moyenne, mais svelte et gracieuse, elle porte ses cheveux en un chignon joliment noué au faîte d’une nuque adorable.  Je me dis que cette nuque-là est  faite pour recevoir les baisers les plus tendres. Comme nos regards se croisent, Jeanne arrive aussitôt vers nous :

-          Oui ? dit-elle dans l’attente d’un quelconque vœu de notre part.

Je me sens, allez savoir pourquoi, pris en faute comme un gamin qui vient de gaffer, et qui ressent le besoin de se justifier.

-                      Je vous prie de m’excuser, dis-je en bredouillant ; non tout va bien, tout est parfait ; je… je vous ai regardée, parce que… l’œil amusé d’Albert me suggère l’issue providentielle :

-                    En fait, je vous regardais parce que mon Ami Albert me faisait remarquer que vous êtes fort jolie.  Aïe… c’est peut être providentiel, mais c’est d’une platitude navrante !

-          Ah, répond-elle en riant, et vous n’êtes pas du même avis ?

Albert s’esclaffe, enchanté de me voir patauger.

-                      Mais si, je suis entièrement de son avis, et je suis prêt à le jurer devant quiconque, déclamais-je en levant un doigt au ciel, sur un ton de tragédien grec.

-                      Plus sérieusement Mademoiselle,  je vous prie de m’excuser si vous avez trouvé mon regard un peu trop appuyé ; mais je vous promets dorénavant de concentrer mon attention sur ceci, dis-je en désignant mon repas.

Nouvel éclat de rire :  - Vous me promettez de ne plus me regarder ; mais vous noterez que je ne vous l’ai pas demandé !

A cet instant, je crois voir les joues de Jeanne rosir légèrement. Mais déjà, elle s’est éclipsée à l’office,  aux ordres du patron.

-          Ben mon Vieux, s’exclame Albert, toi tu sais parler aux femmes !

Je sursaute et me penche légèrement vers lui en baissant le ton : – Dis, ça te dérangerait de crier moins fort ? Je ne tiens pas à passer pour un dragueur sur le retour. Et puis ce que je lui ai dit, je ne l’ai dit qu’à elle, et pas « aux femmes », comme tu dis. J’espère que tu saisis la nuance.

-                      Ooh ! de mieux en mieux, décrète Albert. Mais ma parole, nous sommes en plein romantisme ! Dis-moi, Cher Ami, tu ne serais pas un peu amoureux, toi ?  

Je me sens obligé de protester : – Mais bien sûr, tu as tout compris ; tu vois, j’allais justement sortir mon agenda pour fixer la date du mariage !  A mon âge, on ne s’autorise plus ce genre de faiblesse; tu devrais le savoir, ajoutais-je perfidement.

-                    Ah bon, et pourquoi pas, rétorque Albert décidément à la fête ; ces choses-là ne se commandent pas ! Toi aussi, tu devrais le savoir !

Je m’aperçois alors qu’Albert a presque entièrement englouti sa casseroles de moules, alors que la mienne est à peine entamée. Cela n’échappe pas à mon ami : de sa fourchette tendue, il désigne mon plat  et, triomphateur, lance : « La preuve est là ! » Rire goguenard.

Je prends le parti d’en rire aussi et nos verres s’entrechoquent amicalement.

Mais Albert en remet une couche :

-                      Blague à part, dit-il en feignant un air sérieux et confidentiel : tu as vu ses yeux quand elle te regarde ?

-                      Je ne sais pas ce que tu as vu dans ses yeux, Albert, répondis-je d’un ton que je m’efforçais en vain de paraître badin, affranchi de toute émotion. Mais moi je vais te le dire ce j’y ai vu: j’y ai vu la lumière éblouissante d’une femme épanouie d’à peine trente ans, à qui la vie fait plein de promesses ; j’y ai vu  pétiller les paillettes de l’humour, briller la clarté du bon sens, miroiter les pépites de la sensualité; et puis c’est vrai, en effet, j’y ai aussi vu une petite lueur de sympathie compatissante pour un  sexagénaire bredouillant  des compliments éculés. Voilà ce que j’ai vu, moi.

Albert me regarde débiter ma tirade comme on regarde un martien rater son atterrissage.

Il ne rit plus, il n’ose plus : probable qu’il se demande si cet accès de lyrisme est de souche ou de composition ? Le sais-je moi-même ? Un silence légèrement tendu s’installe, que ni lui ni moi ne nous risquons à rompre : la peur plus ou moins consciente, sans doute,  d’alourdir davantage ce climat devenu soudain quasi conflictuel  de manière si imprévisible.

 Nous avons manifestement tous deux la sensation que, quoi que l’on dise, ça sonnera faux, ça sera incongru ou mal perçu.

Ce silence, plombant sans transition la discussion animée qui avait précédé, amène rapidement Jeanne à notre table.

-          Quelque chose qui ne va pas, Messieurs ?

Sa main droite est posée près de moi ; ma main gauche, sans que je l’y autorise,  s’y pose et la recouvre. Un contact à la fois frais et chaleureux, duquel Jeanne, Dieu merci, ne se dérobe pas. J’imagine un instant qu’elle ait  retiré sa main ; quelle blessure ! Quelle mortification !

-                      Non, non, Jeanne, pas de problème : c’est juste l’évocation d’un vieux souvenir qui nous a filé un p’tit coup de blues. Rien de grave, dis-je  d’un ton rassurant. Albert confirme d’un geste.

L’intervention de Jeanne s’avère salutaire ; Albert et moi retrouvons le sourire, nos langues se délient : il prend des nouvelles de mes chiens ; on papote sur les différentes manières d’apprêter des moules. L’atmosphère se détend, à la satisfaction évidente de Jeanne : au pas de course, les bras chargés de plats vides, elle nous décoche au passage un sourire à faire fondre le soleil lui-même. Je sais que l’œil perspicace d’Albert lit dans mes pensées à livre ouvert : l’homme qui saura séduire Jeanne sera sans doute un homme heureux, pour longtemps.

Je déguste mon café à petites gorgées ; il est bon et j’en profite au maximum,  comme si je redoutais de voir apparaître le fond de ma tasse. Albert, fort pudiquement, fait mine de jeter un regard distrait à sa montre. Je ne lui en veux pas. Il a raison ; il est l’heure. L’heure de se lever, de s’en aller.

Un peu plus tard, venu le moment de régler l’addition, je suis assailli par une question que je ne me suis encore jamais posée : quel pourboire laisser à Jeanne ?  Trop gros, ostentatoire, c’est le pourboire du fanfaron, visible comme une vilaine tache de suffisance, limite grossier ; un peu comme… comme un regard trop appuyé ; trop maigre, c’est celui du petit, du mesquin. La soudaine irruption de l’argent dans ma relation avec Jeanne m’insupporte. Elle m’irrite, aussi : car je suis vexé de buter sur un problème mathématiquement si trivial,  pratiquement si banal. 

Je tranche courageusement en priant Albert de régler le tout avec sa carte de crédit ; il arrondirait la somme à sa guise.  

Lorsque Jeanne vient nous faire à tous deux une petite bise en guise d’au-revoir, je suis sur une autre planète.

Dehors, la fraîcheur automnale, déjà piquante,  me ramène brutalement sur terre ; je relève mon col et ajuste mon écharpe.

Nos voitures étant garées dans des directions opposées, Albert et moi nous séparons sur-le-champ, non sans nous promettre de « remettre ça » dès que possible. Alors que je viens juste de lui tourner le dos, sa main agrippe mon bras : – sans rancune, hein ? Je le rassure d’un clin d’œil complice.

Une cinquantaine de mètres plus haut, je m’arrête sur l’étroit trottoir qui s’arcboute aux flans de la  rue ; puis me retourne : Jeanne se tient sur le pas de porte du restaurant, juste sous l’enseigne ; sans doute a-t-elle profité d’une accalmie pour prendre une bouffée d’air. Il n’y a pas d’autre explication, n’est-ce pas ? Elle me fait un petit signe de la main ; je réponds par un autre petit signe de la main. Et je reprends mon chemin.

Dans ma poitrine, ça cogne un peu plus fort. Je m’efforce d’apaiser mon tourment d’une goutte d’humour tirée du sac : les cardiaques comme moi, ça ne devrait jamais manger des moules !

Ceci dit, ce restaurant est réellement une bonne adresse. Comme toutes les adresses d’Albert. Il ne va pas être facile d’y renoncer…

                                                                                     *****

 

Petite Chapelle

Vendredi 26 août 2011

Te serrer dans mes bras, et te le dire…. mais te le dire avec d’autres mots si possible, pour ne rien galvauder, quand bien même seuls les mots originels  viennent  spontanément aux lèvres; sans doute  parce qu’ils sont seuls à expriment   si bien  le message qu’ils portent, depuis toujours et dans toutes les langues du Monde…

Pouvoir te le dire,  le redire encore et encore jusqu’au vertige. Que l’on me donne des mots qui soient  aussi forts, aussi beaux, aussi vrais, aussi simples, mais qui n’appartiennent qu’à moi, que personne jamais ne te dira que moi !

Dehors,  les cloches de l’Eglise sonnent à toute volée, d’un son que seul le Dimanche sait leur donner.

En fermant les yeux, je vois des vitraux sublimés par la lumière du jour, aux couleurs envoûtantes, fascinantes, à nulles autres pareilles. Des couleurs qu’on voudrait pouvoir imprimer dans sa rétine, à  tout jamais.

De vénérables bancs aussi, qui craquent un peu;  un léger parfum de myrrhe et d’encens, le coeur d’une petite chapelle qui incite au recueillement, au beau, au vrai, à la sérénité, à la paix.

Le fantôme d’une robe blanche, immaculée, brodée de promesses au fil éternel, m’effleure un instant puis s’évanouit dans un frou-frou gracieux, aérien…Je souris: combien d’unions ont-elles été célébrées en ce lieu ?

Le silence magique règne ici, laissant l’Homme nu devant lui-même, heureux qu’en ces lieux, il ne soit pas nécessaire de parler pour être entendu. Béatitude ? Cela doit y ressembler…

Ici le temps s’écoule plus lentement, il est comme palpable. Il ne vous dépasse pas, il chemine à vos côtés, complice et solidaire. Là haut,  Il veille en maître sur la bonne ordonnance de toutes choses … Son regard, figé mais vivant, rassure… son sacrifice reste, aux yeux des Hommes, le symbole de la rançon payée en échange de tous les lieux  du Monde où survivent  encore amour, grâce et paix.

 Me montreras-tu, un jour, une petite chapelle que tu aimes bien ? Nous y entrerons lorsqu’elle sera déserte, nous nous y assiérons, main dans la main,  nous écouterons le chant des vitraux, le silence des orgues, les battements de notre coeur.